Description du métier de serrurier
Le métier de serrurier ne se limitait pas à la fabrication de clés ou de serrures. De part ses compétences métallurgiques, il était capable de forger et de réaliser des ouvrages beaucoup plus imposants. De manière non exhaustive, nous pourrions citer :

L'une des réalisations d'un serrurier
- Les ouvrages en fer servant à la solidité des bâtiments (fermes, potences, charpentes…)
- Les grilles, balcons et autres réalisations servant à la sûreté des bâtiments et de ses habitants
- Les essieux, ressorts de voitures et équipages
- Les sonnettes et les accessoires (renvois, fils, poignées…)
- Les objets de décoration et d’ornementation (dessus de grilles, ferronnerie d’art…)
Et bien entendu, toutes sortes de serrures pour la fermeture des maisons, portes, coffres,armoires ou objets en tous genres.
Par l’appellation de serrurier se cache donc un métallier, un ferronnier d’art et un chaudronnier (dans sa définition contemporaine). Par ailleurs, la plupart des entreprises métallurgiques de notre époque sont souvent dénommée chaudronnerie et serrurerie industrielle.
Il existait également des « serruriers en cuivre », appelés aussi boîtiers, car ils confectionnaient plus particulièrement des petites serrures et boites pour les meubles et objets en tous genres.
Statuts – historique

Travestissement du XVIIIème siècle - Habit de serrurier
L’art de travailler le fer est millénaire et les hommes ont très vite appris à maitriser et à travailler cette matière à la fois malléable à haute température et solide une fois refroidie.
Nous pouvons retrouver quelques traces des statuts des serruriers dans le livre des métiers d’Etienne Boileau, datant du XIIIe siècle. Dans cet ouvrage, Boileau en donne les 9 articles, dont le dernier stipulait que « Li Serreurier ne doivent rien de chose qu’il vende ou achete, apartenant a son mestier » ce qui signifiait que le serrurier ne payait pas d’impôts ni de taxes sur leur travail réalisé.
Ce statut est d’ailleurs repris et confirmé par Charles VI dans des lettres datant de fin 1411, dont voici un extrait.
Lettres de Charles VI qui portent que les Serruriers de Paris, continueront d’être exempts de droits d’Aides, sur les marchandises concernant leur métiers, qu’ils acheterons et qu’ils vendrons.
Charles, &c. Savoir faisons à tous presens & avenir… Savoir faisons que l’an de grace mil CCCC & unze, le Lundi XXIe jour de Septembre, à la requête de Pierre Dauslun, Serrurier, demourant à Paris, seisme extraire de certain Registre ancien transcript ès Registres de la Court du Chastellet de Paris, pieça fait sur le mestier des Serruriers de ladictte Ville, certaine clause contenue oudit ancien Registre, de laquelle la teneur s’ensuit.
Les Serruriers ne doivent riens de chose qu’ils vendent ne achetent, appartenante à leur metier.
En temoing de ce, nous avons fais mettre à ce présent Extrait le Séel de ladicte Prévoté de Paris. Ce fut fait l’an & le jour de Lundi dessusdit…
L’une des règles du travail de serrurier lui interdisait de travailler de nuit, pour cause de faible éclairage ainsi que des soupçons qu’il pouvait éveiller, dû à l’aspect « sécuritaire » de son métier. Une autre, fondamentale, était que le serrurier ne pouvait fabriquer ou recopier une clé sans avoir la serrure correspondante sous les yeux. Cette mesure, qui peut ne pas sembler suffisamment sécuritaire, avait le mérite d’éliminer le risque de falsification ou de duplication de clé sur une empreinte que n’importe qui pouvait donner au serrurier.
A l’époque de Boileau, l’apprentissage du métier durait 7 ans si l’apprenti apportait la somme de 20 sous, 8 ans s’il n’apportait rien du tout. Une fois le futur serrurier formé, il devait acheter son droit d’exercer 5 sous et prêter serment avant de pouvoir « touchier au mestier » et payer 6 deniers d’impôts annuels (il s’agit d’une continuation au droit d’exercer et non pas une taxe sur ses objets fabriqués).
Un savoir-faire métallurgique sans pareil
Maîtriser son foyer

Un foyer de forge - Remarquez la présence de l'eau a droite du foyer
En bon métallurgiste, le serrurier connaissait les différentes températures à donner au fer pour le rendre plus dur, le travailler facilement ou le recuire après forgeage pour le rendre moins cassant. Avoir un bon foyer était essentiel pour obtenir la température désirée et la qualité du charbon en dépendait beaucoup.
Le serrurier choisissait donc son charbon en conséquence. Les mines de Newcastle en Angleterre, St-Etienne du Forez ou Moulins en France donnait de l’excellent charbon, mais se consumant très rapidement. Tout était affaire de dosage entre du charbon d’excellente qualité et de qualité moindre pour avoir une chauffe stable, performante, sans qu’il se consume trop rapidement, tout en préservant le fer de la corrosion due aux particules indésirables présentes dans le minerai.
Connaître le fer
Le métier de serrurier, outre son habileté à concevoir et réaliser divers objets en métal était avant tout un métallurgiste confirmé : d’un seul coup d’œil, il pouvait déterminer la qualité des différentes barres de fer qu’il commandait auprès des marchands.
Le serrurier se renseignait également sur la provenance de sa matière première. Certaines mines, comme celles de la Lorraine, produisait du métal de première qualité, tandis que les mines de Champagne et de Bourgogne produisaient un minerai plutôt cassant.
Un rapide examen de la surface de la barre sortie des forges lui indiquait si le métal était doux ou dur (il parlait alors de fer « aigre ») car ces deux types de métaux ne devaient pas être travaillé ni chauffé de la même manière.
Trop dur, le métal était de mauvaise qualité et se travaillait difficilement. Pour éliminer ce type de barres, le serrurier la soulevait par un bout et la jetait par terre. Si le métal était mauvais, la barre se cassait très facilement. Ce test existe encore aujourd’hui (de manière améliorée, voir anecdotes).
Très fréquemment, il fendait la barre en deux pour en observer le grain et la couleur de la cassure. Ce test, infaillible pour déduire la ductilité et la fragilité d’un fer, permettait au serrurier d’attribuer une future utilisation à sa matière première : les fers doux, plus facile à travailler et moins fragiles, feront de très belles pièces de résistance tandis que les fers les plus durs serviront surtout aux pièces d’usure, très résistantes aux frottements.
Quelques outils du serrurier

Outils du serrurier
- L’enclume à une ou deux bigornes : pour positionner, forger et donner la forme définitive des morceaux de métal chauffés. Les bigornes sont les pointes de l’enclume
- La becquette plate : pince assez mince, terminée en arc de cercle, permettant de tenir et manier les pièces délicates (fig. 23)
- L’auge de pierre : ce n’est pas un outil proprement dit, mais un récipient rempli d’eau qui était disposé à côté du foyer. L’eau servait à arroser et donc stabiliser le feu pour le garder à une température constante (ou pour l’abaisser)
- Les forêts et archers (fig 57 et 59) : pour perçer les trous. L’archet, positionné sur la poulie du forêt, permettait de le faire tourner pour usiner le métal (à la manière de la corde et du bout de bois pour allumer un feu dans Koh-Lanta !).
- La cloutière : sorte d’étau dans lequel était fixé la tige d’une future vis. L’empreinte de la tête de la vis était obtenue par frappe d’un poinçon avec la forme désirée sur un bout de la tige.
- La langue de carpe : poinçon en forme de losange (fig. 4), utilisé pour pré-percer les trous à chaud. Le serrurier frappait sur la langue de carpe, positionné sur la métal rouge pour pratiquer une ouverture dans ce dernier afin de faciliter le travail des forêts et limes. L’avantage du perçage à chaud est que l’opération est plus rapide, mais une déformation du métal s’en suit et les trous formés ne sont pas aussi réguliers qu’un perçage à froid.
- Limes de différentes grosseurs , étaux, pinces de toutes formes …
Deux anecdotes sur les serruriers

Une autre réalisation : les dessus de grilles
- En Côte d’Or, il n’y a pas si longtemps que cela, la mésange charbonnière était parfois appelée « serrurier », à cause de son cri qui ressemble au bruit désagréable d’une lime qui attaque le métal.
- Le test de la barre que l’on lançait à terre existe encore de nos jours, sous une autre forme. Dénommée test de résilience, ou essai de flexion par choc, cette épreuve mécanique est très employée dans l’industrie métallurgique actuelle.
Elle est réalisée avec un appareil appelé Mouton de Charpy : le principe est de projeter une masse contre une éprouvette de métal et enregistrer l’effort nécessaire pour la casser. Plus le métal est dur et fragile, plus la puissance nécessaire pour briser le métal sera moindre.
Iconographie
- Outils : DUHAMEL DU MONCEAU, Henri-Louis. Art du serrurier. Extraits des planches I et III
- Habit de serrurier : SEBILLOT, Paul. Légendes et curiosités des métiers. Gravure p. 25 de la section du serrurier
- Photographies : porte d’une habitation de Menotey (Jura-39), foyer de la forge des Haras de Besançon (Doubs-25), grille d’entrée du château de Pierre-de-Bresse (Saône-et-Loire-71). Photos Claude Altayrac & Aline Aublé
Bibliographie
- BOILEAU, Etienne. Les métiers et corporations de la ville de Paris : XIIIe siècle. Le livre des métiers d’Étienne Boileau / publié par René de Lespinasse et François Bonnardot… Paris : Imprimerie Nationale, 1879. CLIV-420 p. : fac-sim. ; gr. in-4
- DIDEROT, Denis. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de gens de lettre, mis en ordre par Diderot ; et quant à la partie mathématique par d’Alembert, avec les planches, les supplements et la table analytique et raisonné des matières. Paris : [s.n.], 1751-1780. 35 vol. ; in-2°
- DUHAMEL DU MONCEAU, Henri-Louis. Art du serrurier. [s.l] : De l’impr. de L. F. Delatour, 1767. 302 p.-XLII f. de pl. ; in-folio
- SEBILLOT, Paul. Légendes et curiosités des métiers. Paris : E. Flammarion DL 1894-1895, 20 parties en 1 vol. (730 p.) : ill. ; gr. in-8
