
Savons découpés
D’une manière générique, le savonnier est l’ouvrier qui produit du savon ou qui intervient dans son processus de fabrication, utilisé pour laver le linge ou pour faire sa toilette.
Comment fait-on le savon au 18ème siècle ?
La fabrication du savon consiste en un processus assez simple: la transformation de graisses solides ou liquides par de la soude caustique. Ce processus, appelé saponification, est déjà connu par les chimistes du siècle des Lumières.
Cette recette n’a pas évolué depuis des générations et les ingrédients de base nécessaires à sa réalisation restent toujours les mêmes.
Les ingrédients
- L’huile ou la graisse
Il existe beaucoup de corps gras que l’on pouvait utiliser comme base du savon. Huiles végétales (colza, lin, noix, amande…) ou encore graisses animales (suif-gras de boeuf, saindoux-gras de porc) rentraient couramment dans sa composition. Mais le meilleur savon restait celui fabriqué avec de l’huile d’olive, déjà reconnue pour ses propriétés adoucissantes et exfoliantes.
- La soude caustique
Inexistante à l’époque, la soude caustique était obtenue par transformation chimique d’une plante qui porte le même nom : la soude commune, également appelée herbe à soude, salicotte ou marie-vulgaire. Cette plante, riche en sel marin, réduite en cendres et associée à de la chaux, permettait d’obtenir une poudre que l’on mélangeait à de l’eau portée à ébullition.
On obtenait alors une sorte de décoction que le savonnier appelait : « la lessive ». La bourde, la roquette de mer ou la potasse pouvaient également être employées pour obtenir la soude caustique.
La fabrication

Intérieur d'une savonnerie
Pour amorcer le processus de saponification, les corps gras doivent être liquéfiés. Ils étaient donc chauffés dans de grandes cuves par d’importants brasiers. La lessive coulait le long d’un système de tuyauterie pour être déversée sur les huiles chaudes.
La saponification commençait alors, aidée par une chauffe continuelle du mélange pendant plusieurs jours. Pendant cette phase, les ouvriers remuaient le mélange de temps à autre.
Cette méthode produisait beaucoup de déchets dus aux transformations chimiques, caractérisée par l’apparition de cendres à la surface du contenu des cuves. Les ouvriers se chargeaient de les enlever au fur et à mesure de leur apparition pour obtenir la pâte la plus propre possible.
Une fois la saponification complètement effectuée, le mélange subissait un refroidissement à l’air libre. Il était alors emmené dans une pièce dédiée au séchage puis débité en gros pains de savons, ultime opération d’une durée de 15 jours à 3 semaines avant la mise en vente.
Nota : la longue durée de chauffe nécessaire à la saponification peut s’expliquer par la faible concentration en soude caustique de la « lessive ». A titre de comparaison, de nos jours, la fabrication du savon à froid avec des paillettes de soude caustique et l’utilisation d’un mixeur électrique permet d’obtenir la saponification en seulement quelques dizaines de minutes.
Quelques outils

Savons découpés au fil et au couteau
Comme tout corps de métier, celui de savonnier nécessite des outils spécifiques. En voici quelques-uns.
- Le matras : perche de bois munie d’une plaque pour remuer les graisses et la soude dans les chaudrons. Le matras désigne également une autre perche munie à son extrémité de fibres et de tissus pour boucher le tuyau servant à éliminer l’eau en surplus présente dans les chaudrons.
- Le couteau : sorte de gros hachoir au bout d’une barre de fer pour couper les savons.
- La mise : caisse en bois de grande longueur dans laquelle était déversée la pâte de savon, pour y être séchée et débitée en pains.
- La bûche d’airain : jauge servant à mesurer l’épaisseur et à aplanir la pâte présente dans les mises.
- Le fil : ustensile servant à découper le savon en tranche, composé d’un fil de fer fixé à un manche en bois.
- La boule d’ambre : boule en ambre servant à vérifier la concentration en soude de la lessive : si la boule flotte, la lessive est suffisamment forte.
La savonnerie, lieu de fabrication du savon

Une savonnerie vue en coupe
Les savonneries se trouvent majoritairement dans le sud de la France : c’est là que l’on produit le plus d’huiles végétales et plus particulièrement l’huile d’olive, donnant le meilleur savon. Des savonneries existent du côté de Lille, destinées à fabriquer du savon plus liquide, s’apparentant au savon noir que l’on connaît aujourd’hui. Elle utilise principalement des huiles de colza ou de chènevis.
Les hommes
Plusieurs ouvriers travaillent dans une savonnerie, chacun assigné à une tâche particulière. L’ouvrier le plus important est bien entendu le maître savonnier, appelé également maître-valet. Chimiste sans le savoir, il sait reconnaître une bonne lessive, maîtrise à la perfection le dosage eau/soude/huile pour l’obtention du meilleur savon et décèle la fin de la saponification.
Le piqueur, quant à lui, prépare la poudre de la lessive : il casse la chaux et les matières salines pour les mêler et les réduire en poudre, à l’aide de masses grosses et plates. D’autres ouvriers ont en charge la surveillance des foyers, le mélange des huiles et de la lessive ou encore la découpe du savon en cube.
Le lieu
Généralement, une savonnerie se constitue d’un bâtiment principal ainsi que de quelques petits bâtiments annexes. Le bâtiment principal, composé de deux ou trois étages, est celui dans lequel le savon se prépare. Le sous-sol sert aux fourneaux et à l’entrepôt du bois, le rez-de-chaussée, quant à lui, reçoit les cuves pour la cuisson de la lessive et du savon. Le premier étage accueille les pièces pour le séchage du savon et de lieu de couchage pour les ouvriers.
Les annexes servent à entreposer du matériel et à réduire en poudre les plantes et la chaux utilisées pour faire la lessive de soude.
Anecdotes
L’huile de poisson était parfois utilisée pour fabriquer le savon. Elle avait l’avantage de rendre le linge particulièrement blanc mais l’odeur laissait franchement à désirer !!!

Savon de Marseille
La boule d’ambre était souvent remplacée par un œuf de poule pour tester la concentration de la lessive de soude. L’œuf est beaucoup moins cher que cette boule d’ambre !
Déjà à cette époque, quelques fabricants peu scrupuleux modifiaient la composition de leur savon pour produire plus avec le même poids d’ingrédients nobles. La fraude la plus commune consistait à incorporer de l’eau claire au savon cuit. Le savon, gorgé d’eau à la mise sur le marché, vendu pour un certain poids, voyait sa masse diminuer chez le client à cause de l’évaporation de l’eau supplémentaire.
Une autre fraude reposait sur l’incorporation de farine ou de chaux (beaucoup moins chères que les huiles ou la soude) dans la pâte de savon. Un résidu blanchâtre se déposait alors sur le linge ou la peau.
Le savon aujourd’hui
Aujourd’hui, faire du savon est une opération relativement simple que l’on peut réaliser chez soi, pour peu que l’on prenne la peine de bien préparer ses ustensiles et de suivre les recettes à la lettre (tout du moins au gramme et au degré près). De nombreux livres expliquent très simplement cette technique.
De la même manière, comparez les ingrédients utilisés pour le savon du 18ème siècle et une étiquette de savon actuel : la liste s’est considérablement allongée. En lisant attentivement celle-ci vous pouvez avoir la surprise de posséder un savon fait avec du gras de boeuf !
Bibliographie
- DIDEROT, Denis. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de gens de lettre, mis en ordre par Diderot ; et quant à la partie mathématique par d’Alembert, avec les planches, les supplements et la table analytique et raisonné des matières. Paris : [s.n.], 1751-1780. 35 vol. ; in-2°
- Description des arts et métiers faites ou approuvées par Messieurs de l’Académie Royale des Sciences de Paris. Tome 8. Neuchâtel : 1777.
- MACQUER, Pierre-Joseph. Dictionnaire de chymie, contenant la théorie et la pratique de cette science, son application à la physique, à l’histoire naturelle, à la médecine et aux arts dépendans de la chymie. Yverdon : [s.n.], 1767. 3 vol.
