« Un mauvais charron fait un bon charpentier » (proverbe anglais)

Atelier de Charron (Encyclopédie de Diderot)
Le charron est un artisan estimé qui fabrique des charrettes et autres moyens de roulage, avec une spécialité : la fabrication et réparation des roues. C’est à son habileté et dextérité à fabriquer ces dernières et aux opérations particulières qu’elles entraînaient que le charron devait sa renommée.
Il participe également à la fabrication des chariots, fourgons, carrosses, mais son travail ne se limite qu’à la fabrication des trains et des roues. Son statut d’excellent ouvrier le plaçait au dessus des charpentiers et il n’est pas rare qu’il fasse tous les travaux de réparation et de couverture d’une maison.
Les charrons de Paris, dont le statut fut officiellement reconnu par Louis XIV en 1668, faisaient partie de la corporation des « charrons, carrossier, faiseurs et entrepreneurs de carrosses, coches, litières, brancards, calèches et autres attirails ». Leur métier était très encadré et les autres artisans travaillant le bois ne pouvaient s’approprier le travail du charron. « Défense aux tourneurs d’entreprendre sur l’art de charron ; ils feront seulement les pièces tournées… Défense aux bourreliers bâtiers de rien entreprendre du métier de charron. » Extrait des lettres patentes de Louis XIV confirmant les statuts des charrons de Paris en 50 articles en date du 14 mars 1668, enregistrées le 20 novembre de la même année.
Description du métier de charron

Une charrette
Le charron travaillait essentiellement durant les périodes ou les travaux des champs étaient plus intense (labour, semailles, moisson…) : les chariots, charrettes ou autres charrues étaient mis à rude épreuve et les roues se brisaient plus qu’a l’accoutumée.
C’est pendant l’hiver et la saison creuse que le charron fabriquait les roues et divers éléments constituant une charrette. Il arpentait aussi les forêts pour y repérer les arbres dont il allait se servir les prochaines années.
Le choix du bois
Le charron, avant d’être un ouvrier hors pair, est tout d’abord un bon observateur. D’un seul coup d’oeil il savait juger si un arbre avait les qualités requises pour réaliser son ouvrage, arbre dont il choisissait l’essence en fonction des pièces à réaliser :

Arbres débités en grumes
- L’orme ou orme tortillard (beaucoup plus noueux) est un bois solide qui a la propriété de ne pas se fendre facilement. Il est utilisé pour la fabrication du moyeu, pièce maitresse de la roue et les jantes.
- Le chêne est utilisé pour les parties travaillant beaucoup et exigeant une résistance à toute épreuve, comme les rais.
- Le frêne ou le hêtre pour les parties moins importantes.
- Le charme était aussi utilisé dans les régions ou l’orme était rare pour réaliser les essieux et autres pièces où ce dernier était utilisé.
Les arbres repérés sont abattus en hiver, une fois les dernières montées de sèves faites. Ils sont ensuite débités, puis mis à sécher soit en planches soit en grumes pendant quatre ou cinq années, ce qui permettait d’éliminer le mauvais bois qui se fendait pendant ces années de séchage (le grume étant le tronc entier de l’arbre , servant pour toutes les parties sensibles de l’ouvrage, comme les roues ou les moyeux.)
La réalisation de la roue
C’est ici que l’art du charron prenait toute sa substance. Une fois les bois bien sec et rentrés, il commencait à les travailler et les tailler, mais toujours dans le coeur, pour qu’il n’y ait aucun aubier pouvant fausser la roue ou la fragiliser : dans la partie intérieure, les rais pouvaient le faire éclater, rendant le rai inutile ; à l’extérieur, celui-ci se tasserait et le pourtour de la roue ne serait plus circulaire.
Pour l’époque, l’aubier était « une couronne ou ceinture plus ou moins épaisse de bois blanc, imparfait, qui dans presque tous les arbres se distingue aisément du bois parfait qu’on appelle le coeur, par la différence de couleur et de sa dureté. Elle se trouve directement sous l’écorce et enveloppe le bois parfait, qui dans les arbres sains est à peu près tout de la même couleur, depuis la circonférence jusqu’au centre » (Encyclopédie de Diderot).

Moyeu plein et en coupe
Le moyeu, quant à lui, était réalisé en un seul morceau, l’axe central et les logements servant a accueillir les raies étant réalisé avec des outils spéciaux et adaptés. Toutefois, la taille de ces logement suivait une règle bien précise et essentielle pour que le chariot puisse bien rouler et porter sa charge : ils n’étaient par percés perpendiculairement à l’axe du moyeu, mais avec une légère inclinaison. Cela donnait de la solidité à la roue et permettait à celle-ci d’éviter le déjantage, cette inclinaison est appelée l’écuanteur.
Le fondement de cette règle est simple : la traction de la charrette chargée engendre un effort dans l’essieu qui a tendance à chasser le moyeu vers l’extérieur. D’autres forces naissent alors dans les rais pour contrecarrer cet effort. Si les rais sont droites, elles ont tendances à être poussées vers l’extérieur et peuvent se déboîter de la roue et amener le déchaussement de celle-ci. Au contraire, si les rais sont légèrement inclinés vers l’extérieur, le moyeu, toujours chassé dans la même direction, provoque une force qui compresse les rais dans les logements de la roue : celle-ci ne se déchausse plus. Mathématiquement, l’écuanteur est tout simplement le sinus de l’angle formé par les rais et la verticale.

Principe de l'écuanteur et du dévers
De plus, le charron taillait son moyeu de telle manière à lui donner une légère inclinaison par rapport à la route : le dévers. L’effet combiné du dévers et de l’écuanteur assistait les roues dans les mouvements de va-et-vient latéraux du chariot, provoqués par la démarche des bêtes attelées. Cet effet donnait une résistance accrue au chariot. Toutefois, les ouvrages de l’époque consultés ne font pas mention de cette notion de dévers. Il est donc fort probable que celle-ci soit apparue bien plus tard.
L’embattage ou frettage
Une fois tous les éléments de la roue assemblés, une ultime opération était nécessaire pour que la roue soit totalement terminée, l’embattage (ou le frettage). L’embattage consiste à entourer la roue d’un ou de plusieurs morceaux de métal, pour donner à celle-ci solidité et cohésion. Le fer découpé en une ou plusieurs parties était chauffé au rouge à l’aide d’un brasier extérieur, que l’on entretenait jusqu’à obtention de la température souhaitée, ou plutôt de la dilatation souhaitée. Celui-ci était alors posé sur la jante, fixé et arrosé copieusement d’eau : sous l’effet du choc thermique, le fer se rétractait et resserrait la roue sur elle-même. La fixation du métal et les éventuels derniers coup de masse étaient alors donnés pour corriger les derniers défauts.

L'embattage
Cette opération devait se dérouler assez rapidement, d’une part pour éviter que le bois ne se consume sous l’effet de la chaleur, et d’autre part pour éviter que le métal ne refroidisse trop vite et soit mal ajusté à la jante. Si le cercle de métal était trop grand, la roue était mal serrée et se désolidarisait, s’il était trop court, la roue subissait de telles contraintes qu’elle explosait littéralement au premier choc. Cette opération était le plus souvent réalisée chez le maréchal grossier, à ne pas confondre avec le maréchal ferrand. Le premier effectue des travaux de forge grossiers et imposant, tandis que l’occupation principale du second est de ferrer les chevaux.
Au final, la réalisation d’une charrette entière prenait une année complète, due au fait que la fabrication des roues s’étalait sur plusieurs saisons : fabrication en hiver et embattage en été, pour que le bois aie bien eu le temps de sécher. C’était un temps incompressible si l’on voulait obtenir un bon ouvrage, qui puisse tenir la distance et le temps.
Quelques outils propre au charron
- Evidoir ou evuidoir : outil ou plutôt étau qui servait à maintenir fermement ensemble toutes les pièces de bois qui feront les jantes.
- Cognée : sorte de hache tranchante d’un seul côté, qui permettait au charron de fendre le gros bois et d’ôter le bois superflu de leur pièce.
- Essette : Hache courbe dont le tranchant est horizontal, pour permettre de façonner et creuser le pièces de bois qui feront les jantes.
- Chèvre : c’est une sorte de double croix de saint andré, reliées au milieu par un bout de bois, pour permettre au charron d’y poser des troncs à scier (petite chèvre) ou à bloquer les essieux des charrettes, pour pouvoir tourner librement les roues (grande chèvre).
- Tarrières et amorçoirs : outils servant à perçer et aléser des trous de grande dimension dans les jantes et les moyeux des roues.
- Ceintre : règle percée à une extrémité, qui était fixée au centre du moyeu et qui servait à donner la même dimension à toutes les raies pour qu’elles soient correctement emmanchées dans les jantes.
- Plane : outil ayant la même fonction d’un rabot. Il était composé d’un morceau de fer tranchant au milieu et recourbé aux deux extrémités pour en faire des poignées. Cet outil servait à aplanir le bois.
- Mouillet : ou porte-moyeu permettait d’y fixer celui-ci pour un bon guidage en rotation en vue de repérage et d’usinage des logements de rais.
Bibliographie
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- DUHAMEL DU MONCEAU, Henri-Louis. De l’exploitation des bois, ou Moyens de tirer un parti avantageux des taillis, demi-futaies et hautes futaies, et d’en faire une juste estimation…, Paris : Guérin, 1764. 2 vol. (XLVII-430, XIV-705 p.) : planches ; in-4°
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- SEBILLOT, Paul. Légendes et curiosités des métiers. Paris : E. Flammarion DL 1894-1895, 20 parties en 1 vol. (730 p.) : ill. ; gr. in-8
- SEYMOUR John. Métiers oubliés. Paris : Chêne, 1985. 187p. : ill. en noir et en coul. ; 29 cm. ISBN 2-85108-392-9.