
Là où tout se joue
« Tu enfanteras dans la douleur… » (Genèse 3.16). « La sage-femme aidera à te les rendre moins pénible » pourrait-on rajouter à ce passage biblique.
La sage-femme d’autrefois, appelée aussi matrone, éventuellement « mère tire-monde », possède les même attributions que le métier d’aujourd’hui : aider les femmes a mettre au monde leur enfant.
Toutefois, une différence existe entre ce savoir-faire des deux époques, caractérisée par le niveau de connaissances acquis pour exercer leur art mais surtout par les méthodes utilisées pour arriver à libérer la femme enceinte : les instruments et médicaments sont rares au 18ème siècle !
Qui est-elle ?
De nombreux ouvrages sur l’obstétrique et les accouchements définissent avec une précision quasi-militaire le caractère physique, moral et mental d’une matrone « idéale ».
A titre, d’exemple, voici ce que conseille Henry De Deventer, docteur en Médecine, dans ses « observations importantes sur le manuel des accouchemens », daté de 1733 : « … Les dispositions corporelles nécessaires pour la pratique des accouchemens, sont, que le corps soit sain dans son tout et dans ses parties et qu’il n’y ait aucun des défauts qui peuvent empêcher l’opération : c’est pourquoi nous donnons l’exclusion
- aux femmes d’un âge avancé (qui peuvent manquer d’intelligence, de jugement, de mémoire et de force)
- a celles qui sont trop jeunes, aux filles et aux jeunes mariées
- aux personnes faibles, maladives et languissantes
- aux femmes trop épaisses et qui ont trop d’embonpoint (la mobilité leur est plus difficile)
- a celles qui n’ont pas un usage libre de leurs mains et de leurs bras
- aux femmes ayant un esprit lourd et obtus
- aux femmes paresseuses et maladroites
- a celles qui ne sont pas graves, sans sentiments vifs et sans agilité
- a celles qui ne sont pas bienfaisante, obligeantes et compatissantes (par appât du gain, certaines sages-femmes n’hésitent pas à laisser une femme pauvre en plein travail pour aller au chevet d’une autre plus riche)
- aux femmes qui n’ont pas de conscience ou qui ne craignent pas Dieu
- aux femmes qui ignorent la douceur, la politesse et la patience
- aux femmes enceintes
- a celles qui ne sont pas sobres ni frugales »

La position convenable de l'enfant
Planche de l'ouvrage de Mme du Coudray
Bien que logiques et réfléchies, ces descriptions s’éloignent fortement de la réalité des campagnes du 17ème siècle.
La sage femme est avant tout une femme d’expérience, donc mère d’une famille nombreuse. Les jeunes filles sont extrêmement rares dans ce métier. Lorsqu’elles existent, elles sont généralement très mal considérées, de part leur âge et leur inexpérience.
Sa réputation se fait avant tout par bouche à oreilles, souvent suite à des délivrances difficiles qui se terminaient bien.
Les matrones des campagnes agissent donc par instinct et par expérience. Les femmes en plein travail avaient pleinement confiance en elles (avaient-elles le choix, dans un monde rural réticent et méfiant de la médecine ?)
Ce n’est qu’au milieu du 18ème siècle qu’une célèbre sage-femme, Mme du Coudray, sillonne les villages de France pour former les matrones des campagnes, beaucoup moins bien savantes que leurs consoeurs des villes. Elle leur inculque les notions nécessaires d’anatomie pour comprendre les processus de la grossesse ainsi que les gestes qui ne mettrons pas en péril la femme (et l’enfant) lors d’une mise au monde difficile.
Son traité a l’avantage d’être spécialement adapté au monde rural, a la différence des autres ouvrages d’accouchements écrits par les médecins et accoucheurs de renom.
Que fait la sage-femme ?
La sage-femme accompagne la future mère tout au long de la phase finale de la grossesse : l’accouchement.
Lorsque les premières contractions se font sentir, la femme ordonne d’aller chercher la matrone. Une fois sur place, cette dernière lui dispense de précieux conseils, rassure et prépare la future mère à l’accouchement. Elle lui indique la meilleure position possible pour enfanter, surveille la perte des eaux et les contractions suivantes.

Planche anatomique montrant le placenta
Lorsque l’enfant parait, elle continue à lui prodiguer des conseils rassurants, l’aidant à la mise au monde si besoin est. C’est ici que les véritables et plus douées des sages-femmes se démarquent. Non pas par le fait d’aider la femme le plus efficacement possible, mais plutôt d’accepter ses limites dans les cas d’accouchement difficile et d’envoyer chercher le chirurgien ou l’accoucheur le plus proche.
Le fait de tout tenter – parfois au dépit du bon sens – pour arriver à ses fins, vouait l’enfant ainsi que sa mère à une mort certaine. C’est probablement le plus grand défaut des matrones d’autrefois. Par ailleurs, tous les manuels à l’usage des accoucheuses de campagne y font allusion. Dans la description de la sage-femme « idéale » il est mentionné qu’elle doit savoir garder l’esprit clair et reconnaître ses limites.
Jugez plutôt : « Les Sages femmes on si peur que les chirurgiens leur otent leur pratique ou de paraître ignorantes devant eux qu’elle aimes mieux tout risquer, que de les envoyer quérir dans la nécessité. Quelques autres sont si présomptueuses qu’elles croyent être aussi capable qu’eux de tout entreprendre. » (Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses). « Elle ne doit pas être entêtée et s’en remettre à l’avis d’un médecin ou accoucheur si elle se sent démunie » (De Deventer, Observations importantes sur le manuel des accouchemens).
Une fois le nouveau-né sorti du ventre de sa mère, elle lui prodigue les premiers soins, lui ligature et lui coupe le cordon ombilical, libère la femme de l’arrière-faix, autre nom donné au placenta. Elle frictionne l’enfant, l’enveloppe dans un linge, aide la mère à se remettre de son accouchement en la nourrissant et l’accompagnant quelques heures après son effort.
Ses « instruments »

Les instruments réservés aux médecins
Les « outils » propre à la matrone se limitent à peu de choses : une paire de mains. Les crochets, forceps ou autres instruments anatomiques sont réservés aux chirurgiens et accoucheurs.
C’est pour cela que ses mains se doivent d’être les plus douces possible, tout en étant fortes à la fois. Le vieil adage « une main de fer dans un gant de velours » pourrait très bien s’appliquer à ce métier.
Petites, habiles, fines, musclées mais surtout sûres, tels sont les qualificatifs qui caractérisent les mains des sages-femmes.
Jacques Guillemeau dans son ouvrage « De la grossesse et accouchement des femmes » (1621) précise même qu’elles ne doivent pas porter de bracelets et d’avoir les ongles nets et courts lorsqu’elles pratiquent.
Ce détail peut sembler anodin mais il se fonde sur une pratique courante : certaines sages-femmes perçaient la poche des eaux pour précipiter l’accouchement et aller se rendre plus rapidement auprès d’une autre femme. Cette précision était donc nécessaire pour éviter des accidents malheureux.
L’ondoiement
Outre ce contact physique que la matrone avait avec la femme enceinte, il arrivait que celle-ci aie une relation beaucoup plus spirituelle avec le nouveau-né. Lorsque l’accouchement se passait mal, ou que l’enfant était en danger de mort, la sage-femme avait le pouvoir de l’ondoyer, c’est-à -dire de le baptiser. Le dogme catholique, connu de tous, précise que l’être vivant ne pouvait accéder au Paradis sans avoir reçu le baptême. Ce geste était donc d’une importance capitale dans des siècles dominé par la religion.
L’ondoiement pouvait se donner de multiples manières : contact avec une partie du nouveau-né avec le coude, ou le genou de la sage-femme, aspersion d’eau bénite -avec ou sans seringue… Si l’enfant survivait, ce baptême était alors confirmé par le curé, qui parle alors d’un enfant ondoyé ou « baptisé sous condition par la sage-femme » dans ses registres paroissiaux.
Les médecins ou accoucheurs pouvaient également ondoyer le nouveau-né, mais les ouvrages d’obstétrique ne parlent que très rarement de ce geste spirituel.
Bibliographie
- BOURSIER DU COUDRAY (Le), Angélique. Abrégé de l’art des accouchements. Abbeville : Pintia, 1759.
- BOURSIER DU COUDRAY (Le), Angélique. Abrégé de l’art des accouchements. Nouvelle édition, enrichie de figures en taille-douce enluminées. Saintes : chez Pierre Toussaints, 1769.
- DEVENTER (De), Henry. Observations importantes sur le manuel des accouchemens. Paris : chez Guillaume Cavelier, 1733.
- GUILLEMEAU, Jacques. De la grossesse et accouchement des femmes. Paris : chez Abraham Pacard, 1621.
- LOUX, Françoise. Le corps dans la société traditionnelle française. Paris : Berger-Levrault, 1979.
- MAUQUEST DE LA MOTTE, M. Traité complet des accouchemens naturels, non naturels et contre nature. Paris : chez Laurent d’Houry, 1722.
- MAURICEAU, François. Traité des maladies des femmes grosses, et de celles qui sont accouchées, enseignant la bonne et véritable méthode pour bien aider les femmes en leurs accouchemens naturels…3ème édition. Paris : chez l’auteur, 1681.
Pour aller plus loin
Petit Larousse de la Grossesse
Sous la direction du Dr Anne Théau
Aux éditions Larousse
